Articles sélectionnés, autisme, douance, tdah, troubles dys

Et si la paresse n’existait pas?

Cela fait plusieurs années que cette idée m’obsède: et si la fainéantise n’existait pas? C’est un sujet qui a animé plusieurs débats avec mes proches, qui souvent, trouvent cette idée un peu trop naïve, trop humaniste. Pourtant, il me semble que ce mythe de la paresse vient d’une méconnaissance profonde de la diversité cognitive humaine, et ce, au profit d’un système inégalitaire. 

Lorsque je regarde autour de moi, quelles sont les personnes que j’ai pu voir qualifiées de fainéantes? Des enfants dyslexiques, des personnes extrêmement cultivées, passionnées, voire hyperactives, et, parfois malheureusement, des personnes dépressives. Ces personnes étaient jugées paresseuses à l’aune de leur incapacité à intégrer un environnement normalisé. C’est une profonde injustice.

Pour ma part, je suis convaincue que dans certaines de mes nombreuses expériences professionnelles, il m’est arrivée d’être qualifiée de « paresseuse », ce qui ferait bondir ceux qui me voient plutôt comme une « boulimique du travail ». Comment est-il possible d’être qualifié de stakhanoviste dans certains contextes, et fainéants dans d’autres? Je ne me rappelle pas n’avoir eu envie de ne rien faire, jamais, de ma vie. D’ailleurs, est ce que l’envie de ne rien faire, absolument rien existe, hormis en état de grave dépression?

lazy-902838_960_720

Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir été tétanisée à l’idée de sortir de chez moi, de rester, la main accrochée à la poignée, plusieurs minutes, puis de renoncer pour me cacher au fond de mon appartement. Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir été tellement stressée par les injonctions de mes supérieurs qu’il m’était impossible de remplir sans erreur un tableau qui leur semblait simplissime. Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir eu une sorte de voile sur l’esprit qui m’empêchait de raisonner et de savoir exactement ce que l’on attendait de moi. Je me rappelle avoir eu peur d’un ordinateur et de la tache répétitive qui nous liait.

D’aucuns argueront que ces petites anxiétés sont inhérentes au monde du travail. Soit. Cela dit, peut on vraiment dire que cette peur, voire ce refus d’entrer dans un milieu scolaire ou professionnel hostile, s’apparente à la paresse, au « rien faire », à l’oisiveté? Au lycée, je ne faisais, selon mes professeurs; rien. J’écrivais, je dessinais des portraits, des bandes dessinées, ce n’était pas rien. J’avais tellement mal au ventre, j’étais si malheureuse d’être là qu’il m’était impossible de m’intéresser au contenu des cours auxquels j’assistais. Un jour, j’ai arrêté d’y aller. J’ai travaillé toute seule, de mon côté, et j’ai eu mon bac avec mention. Etais-je paresseuse?

Une peur de l’échec?

Ce que l’on appelle la paresse peut désigner l’anxiété, l’incompréhension (dans le cas de certains atypiques, certaines  consignes, attentes, sont difficiles à cerner)  mais aussi une peur de l’échec qui sclérose l’action : « la paresse n’est que la tranquille façade qui cache le tragique et l’absurde de ce qu’on croit perdu d’avance », écrit Francois Rivest, conseiller pédagogique dans un article sur devoir.com intitulé La paresse n’est qu’une illusion. En effet, explique François Rivest, l’humain ne s’engagera pas dans une tâche qu’il juge hors d’atteinte. J’ajouterais que certains individus ne supportent pas d’exécuter une tâche qui leur semble dépourvue de sens.

Bien entendu, ces craintes, ces angoisses, ces blocages, sont souvent rencontrés par les neurodivergents, qui s’éloignent peu ou prou des normes en vigueur à l’école et dans le monde professionnel. J’ai toujours eu le sentiment que la « paresse » était une manière détournée de faire culpabiliser ceux dont le fonctionnement était perçu comme le maillon faible d’une société normée, robotisée, productiviste. C’est à ceux-là qu’il incombe de faire l’effort de s’intégrer, de ressembler aux autres, de suivre le «programme commun ». Mais si chaque individu possédait la liberté de choisir sa façon d’apprendre et de travailler, on verrait assez rapidement, des autistes, des TDAH, des dys, des haut-potentiel, se passionner et se dépasser.

Sans oublier ces oisifs, célébrés par Stevenson dans « l’Apologie des oisifs »,  un livre que m’offrait il y a quelques années un ami peintre, qui sont davantage d’indispensables observateurs de la société que des parasites: « Aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des accents de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail. »

Kropotkine, la fabrique des paresseux

C’est dans « La Conquête du pain » de Kropotkine, géographe et théoricien de l’anarchie, que je trouvais une confirmation à mes intuitions. Au lieu d’édicter contre la paresse des lois stériles,  Kropotkine suggère de rendre l’école libre, et de prendre en compte les besoins du travailleur plutôt que de le contraindre à l’exercice d’une tâche inadaptée:

« Donnez à l’ouvrier qui ne peut s’astreindre à fabriquer une minuscule partie d’un article quelconque, qui étouffe auprès d’une petite machine à tarauder qu’il finit par haïr, donnez lui la possibilité de travailler la terre, d’abattre des arbres dans la forêt, de courir en mer contre la tempête, de sillonner l’espace sur la locomotive. Mais n’en faites pas un paresseux en le forçant, toute sa vie, à surveiller une petite machine à poinçonner la tête d’une vis ou à percer le trou d’une aiguille! » . L’auteur avait bien conscience qu’un environnement inadéquat peut anéantir les compétences d’un individu.

Mais il ne croyait pas, comme je n’y crois pas, à l’existence d’un individu « fainéant », « paresseux », sans volonté d’apprendre ou de réaliser quelque dessein, car ces élans vitaux sont le propre de l’homme. En revanche, que ces élans ne soient pas orientés vers les apprentissages ou les tâches sélectionnées par l’institution ou des supérieurs hiérarchiques est un autre débat. « Supprimez seulement les causes qui font les paresseux, et croyez qu’il ne restera guère d’individus laissant réellement le travail, et surtout le travail volontaire, que nul besoin ne sera d’un arsenal de lois pour statuer sur leur compte ». Quant à ceux qui considèrent, comme Paul Lafargue, que consacrer des journées entières à produire pour autrui des biens ou des services, comme « la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique », et qui préfèrent cultiver leur potager ou lire, peut on vraiment les blâmer?

Finalement, dans une culture inégalitaire où, à l’instar de l’otium qui était réservé aux propriétaires terriens, la réflexion et la contemplation sont réservés aux bien-nés, les autres étant vite suspectés de vivre des aides sociales sitôt qu’ils empruntent un chemin atypique, le concept de paresse devient un outil de culpabilisation pour le sytème capitaliste et normatif, qui a tout intérêt à ce que les citoyens de base restent besogneux et « normaux ».

Juliette Speranza

Articles sélectionnés, douance

« Tous HP ? Folie d’un engouement et d’une désinformation» le billet d’humeur de Charlotte Parzyjagla

Charlotte Parzyjagla, psychothérapeute spécialisée dans le haut potentiel vient de publier son deuxième ouvrage sur les adultes surdoués aux éditions ellipses. 

JULIETTE ARTICLE
Charlotte Parzyjagla est  psychothérapeute et auteure spécialisée dans le haut potentiel

Il y a quelque temps, j’ai publié un article sur les enfants précoces pour la sortie de mon livre dans un journal local. Quelques jours après, je suis allée me promener avec ma fille. Je me souviendrai longtemps de ce mercredi de congé !

Les quelques dizaines de personnes que j’ai rencontrées m’ont toutes parlé de mon article. Chose étonnante, tout le monde semblait connaître le sujet de la précocité. Chose encore plus étonnante, je n’ai pas croisé une seule personne qui ne m’ait pas dit : « Mon fils, ma fille, mon mari, la fille de mon conjoint, la fille de ma sœur, ma sœur, mon frère ou moi-même, a été diagnostiqué HP » (pour rappel : on diagnostique un cancer, on détecte ou révèle un HP puisque ce n’est pas une maladie.) Comme les surdoués représentent 2,13 % de la population, on peut imaginer que, forcément, chaque personne en connaît au moins un ou deux. Ce qui m’intrigue c’est que les gens me décrivaient des individus très proches en parenté. À moins que le QI de mon village explose les scores nationaux, il me semble qu’il y a un problème…

À mon cabinet, la plupart des demandes que je traite sont pertinentes.

Mais parfois, j’ai ce genre d’histoire : Une dame arrive, gentille, humble et douce ; accompagnée de son fils. Elle a lu, par hasard, un article publié sur Facebook intitulé : «Surdoué et échec scolaire ». Parce que le titre est racoleur, elle ouvre le lien. Elle ne pense pas une seule seconde à son fils à ce moment, même pas secrètement. Elle et son mari sont ouvriers, sans diplôme. Comme beaucoup de gens, elle associe encore intelligence et diplôme. Personne n’a jamais brillé par ses compétences intellectuelles dans la famille. Son fils, de surcroît, vient d’intégrer une SEGPA. Elle sait que les SEGPA sont faites pour les gens en difficulté. Mais, oh stupeur, lorsqu’elle se met à lire l’article, cela ressemble à son fils ! L’article parle d’un ennui à l’école, d’une agitation faisant penser à un trouble du comportement, de la difficulté à gérer l’autorité, d’une intolérance à l’effort, d’un grand besoin de sens, du fait que les surdoués ont du mal à se faire des amis, qu’ils ont des difficultés avec la méthodologie, etc. C’est son fils qui est décrit !

Elle se renseignera plus avant et osera enfin franchir les portes de mon cabinet. Elle m’adressera une liste de toutes les caractéristiques qu’elle a lues sur divers articles. Ses recherches sont rigoureuses. Après avoir rencontré son fils, je me dis que cette dame n’est pas de celle qui surévalue son fils. Elle est lucide sur lui et le connaît bien. Mais… mais, le profil ressemble tellement, qu’elle ne voudrait pas passer à côté de quelque chose ! J’émettrai des réserves, mais elle voudra le tester, sinon, cela trottera toujours dans sa tête. Elle paiera donc la somme de  250 euros pour s’entendre dire que son fils a une intelligence très inférieure à la moyenne de la population.

Qu’est-ce qui explique que de plus en plus de personnes pensent être HP ? D’où viennent tous ces HP ? Le sont-ils vraiment?

 

Il faut croire que, dans une société en perte de repère, mettre les êtes humains dans des catégories diagnostiques a quelque chose de rassurant. Qui n’a pas entendu parler, aujourd’hui, de pervers narcissique ou de trouble bipolaire ? L’engouement pour les HP est encore plus intense qu’il est narcissiquement beaucoup plus agréable de justifier des comportements extrêmes par une grande intelligence que par une maladie.

Mais, dès lors que je pose la question à ces prétendus HP : « Avez-vous passé un bilan cognitif ? », j’ai une grande majorité de réponses étonnantes : « Non, les tests ce n’est pas très fiable », « C’est une kinésiologue (variantes : c’est le pédiatre, l’ostéopathe, le médecin de famille, etc.) qui a posé le diagnostic », « C’est l’avis de la maîtresse qui n’a jamais vu un enfant si vif », « Son père l’est, il a toutes les caractéristiques, le fils lui ressemble énormément », « J’ai une copine HP (testée, elle) qui m’a dit que je devais l’être». À chaque fois, les gens ont un tel aplomb dans leurs réponses que, même avec mon bagage de connaissances sur le sujet, je finirais presque par me dire : « Si ça se trouve, c’est vrai ». Je ne vois pas de problème, a priori, lorsque ces personnes sont adultes. Lorsque ce sont des adolescents ou des enfants à qui les parents disent qu’ils sont surdoués, c’est déjà plus inquiétant. Surtout que, en général, ce pseudo-diagnostic intervient quand un enfant a des difficultés, pour justifier ces difficultés. Ils vont grandir avec des parents qui fantasment leurs capacités et attendent d’eux les réussites en conséquence. Cela équivaut, bon an mal an, à demander à un enfant avec une jambe dans le plâtre de réussir un cross. Imaginez-vous dans quel état d’impuissance peut se trouver un tel enfant. On ne vient pas en aide à un enfant en le surestimant, mais en le voyant tel qu’il est avec ses forces et ses faiblesses !

couverture AS
Les adultes surdoués, le dernier ouvrage de Charlotte Parzyjagla

Secondairement, ces pseudo- diagnostics ont des conséquences fâcheuses sur la prise en charge des vrais enfants précoces à l’école. À ce jour, lorsque j’ai un enseignant ou un directeur d’établissement en ligne au sujet d’un enfant que je suis, dans 90 % des cas, ils ont un ton incrédule ou agacé. La semaine dernière, une enseignante m’a dit « Écoutez, Madame, j’ai neuf enfants précoces dans ma classe, je ne peux pas m’adapter à chacun d’eux ». (Neuf, vous avez dit neuf ?) En clair, les enseignants en ont marre (et on peut les comprendre) de tous ces parents qui viennent dire : «Comprenez… si mon enfant n’écoute pas et ne respecte pas votre autorité, c’est parce qu’il est précoce ».

Cette folie de l’auto-diagnostic touche autant la population néophyte que certains psys. On ne peut pas leur en vouloir à eux non plus, les parents ou adultes croient les pseudo articles sur les surdoués, car ils sont écrits par des gens censés être fiables et les psys sont trop occupés pour aller chercher des infos véritables (dures à trouver, de surcroît) et finissent par croire, ceux qui sont censés mieux connaître le sujet.

J’ai pu voir, à ce titre, des bilans où il est mentionné « Malgré un QI moyen, le profil émotionnel de l’enfant atteste d’une précocité intellectuelle ». Encore une fois, les psys n’en sont pas pour autant incompétents, seulement, souvent le QI total n’est pas pertinent (en raison d’une hétérogénéité) et on peut supputer un HP avec des résultats non conformes à la fameuse mesure de 130. C’est parfois pertinent, dans le cadre d’une comorbidité (autisme, TDAH, anxiété, trouble « dys », dépression, etc.), parfois, ça ne l’est pas. Dans ce genre de cas, la prudence et l’humilité du thérapeute (face à la complexité du sujet) sont de mise, mais il devient difficile, de garder cette droiture-là quand les parents font pression, qu’on a un cabinet en libéral qui est à la merci des commentaires internet, une formation sur les tests de QI largement incomplète dans la plupart des universités et des milliers d’informations erronées qui circulent.

 

Lorsque j’ai démarré mon activité, que j’ai décidé de consacrer aux personnes à HP, j’étais moi aussi pleine d’idées préconçues sur le sujet. Il m’est arrivé, à deux reprises, lors de mes premières consultations, d’observer un enfant et de me dire qu’il correspondait à tous les critères cités des surdoués. J’avais la conviction intérieure de ne pas me tromper et un bilan cognitif montrera le contraire. Ça m’a servi de leçon !

Aujourd’hui, forte de mon expérience avec des « vrais surdoués », je n’ai plus ce genre de conviction. Je dirais même que plus j’avance dans mes observations de la singularité de chacun d’eux, moins j’observe de récurrences en terme de caractère ou ne me sens capable de prédire que tel ou untel est surdoué avant un bilan. Évidemment, lorsqu’un enfant sait lire à 4 ans, qu’un adulte est arrivé major de ses trois cursus universitaires, les doutes sont minces.Mais il arrive, qu’au détours d’un test fait presque par hasard avec un enfant adapté, aux résultats scolaire justes corrects, assez lisse d’apparence (pas de grandes questions métaphysiques, d’anxiété ou de problème de sociabilisation) qu’on découvre un QI qui explose le plafond.

Les capacités cognitives ne font pas toujours autant de bruit qu’on l’imagine ! Autant sur le plan de la réussite que du comportement. Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’actualité, 2/3 des surdoués seraient en échec scolaire et la plupart seraient agités, angoissés, etc. Ce paysage d’une enfance inadaptée contraste avec les enfants que je reçois au cabinet, qui, bien qu’étant ici parce qu’ils ont des difficultés, sont rarement en échec scolaire (entendre : redoublement ou arrêt de la scolarité avant le bac). Les seuls qui le sont, ont un autre trouble associé : dyslexie, dysorthographie, TDAH, etc. C’est donc, dans mon cabinet, le trouble ou le cumul des deux qui paraît responsable de l’échec, pas le HP en lui- même.

Dire HP = échec scolaire est faux sous mon toit, mais aussi, et surtout, faux sur le plan scientifique. Il faut se rappeler qu’à l’origine, ce qu’on appelle « surdoué », c’est un individu qui obtient une réussite significativement plus élevée que la majorité de la population à un test de QI.

La question de savoir si ce fameux test mesure bien l’intelligence n’est pas d’à propos ici. Ce que l’on en sait, malgré tout, c’est qu’il est un prédicateur fiable, sur le plan statistique, de la réussite académique. C’est d’ailleurs pour cette seule raison qu’il a été créé. C’est un prédicateur des possibilités de réussite, pas une mesure de la réussite scolaire avérée. On voudrait pouvoir croire que tout est mécanique : si tu as un haut QI, tu vas échouer à l’école parce que tu es inadapté ou réussir, car tu en as les capacités. Si tu as un haut QI, alors tu as une sensibilité à fleur de peau et tu finiras seul ou marié avec un pervers narcissique (beaucoup d’articles relatent que les HP sont des aimants à pervers narcissique). On voudrait pouvoir croire que l’humanité se découpe en deux parties : ceux qui ont un QI jusqu’à 129 et ceux qui ont un QI de 130 ou plus et qui sont, eux, empathiques, hypersensibles, etc. Je ne nie que certains HP, en toute bonne foi, se reconnaissent dans ces caractéristiques et que cela les aide, je dis que cela ne représente pas plus les HP que quelqu’un d’autre.

Prenons un exemple : vous avez une grande empathie. Bonne nouvelle, car si vous n’avez pas d’empathie, vous êtes un sociopathe ! Heureusement, la grande majorité des humains en ont, pas que les surdoués. Les surdoués en ont-ils plus ? On peut imaginer que leurs bonnes compétences cognitives leur permettent d’appréhender de façon plus fine ce que ressent autrui, mais ça ne veut pas dire qu’ils vont le faire ! En l’occurence, au cabinet, je reçois des surdoués très empathiques, d’autres, qui pensent l’être, mais qui sont beaucoup trop autocentrés pour s’intéresser vraiment à autrui, d’autres enfin ne le sont pas plus que ce qu’il faut pour ne pas être un sociopathe.

Alors, parfois, cette empathie peut créer des cas de conscience entêtants, extrêmement douloureux, dont le surdoué a du mal à se distancier. Cela arrive assez souvent pour être honnête. Seulement, ce n’est pas forcément parce que le surdoué est plus empathique que les autres. Cela peut tenir du fait, prouvé celui-là, que la population surdouée serait peut-être un tantinet plus obsessionnelle que la majorité de la population. Autrement dit, ces cas de conscience ne sont pas dus à un surcroît d’empathie, mais à une tendance à la culpabilité, due à des traits obsessionnels. Et cela n’est pas le cas de tous les surdoués. Il n’a jamais été démontré que les surdoués avaient davantage d’empathie, donc cela n’est pas un critère psychologique du surdoué en propre.

 

Prenons l’exemple de l’hypersensibilité. Les surdoués seraient particulièrement hypersensibles. J’en connais qui sont très froids. Oui, oui ! On me rétorquera que c’est une protection ou qu’ils sont peut-être autistes. Je répondrai que je ne connais que très peu de personnes chez qui la froideur n’est pas une protection et que beaucoup d’autistes sont très sensibles.

Sur le plan scientifique, il a été infirmé que les surdoués seraient hypersensibles dans le sens d’une hyperréactivité de la réponse physiologique (augmentation du rythme cardiaque, mains moites, poils qui s’hérissent, etc.,) en situation émotionnelle. Les hypersensibles, eux, le sont significativement !

Cependant, les surdoués seraient davantage que les autres en mesure de se créer une surreprésentation psychologique d’un évènement. Un peu comme un hystérique qui grossit les évènements. Mais chez eux, pas de théâtralisation abusive. Cela est cohérent avec le fait que les surdoués ont un meilleur traitement cognitif des informations. En clair, quand ils manifestent cet aspect de l’hypersensibilité (ce qui n’est pas toujours le cas), c’est souvent parce qu’ils ont une bonne mémoire, une plus grande capacité d’impliquer des détails évocateurs dans une représentation d’une situation qui tout à tout gagne en intensité !

Et enfin, l’idée d’une hyperréactivité des sens chez le surdoué, relayée dans de nombreux ouvrages et articles (problème avec les étiquettes qui grattent, hypersensibilité à la lumière, au bruit, etc.) sont des caractéristiques qui sont propres à l’autisme, pas au haut potentiel.

Quant à cette idée de pensée en arborescence, on ne sait pas ce que cela renferme puisque ce n’est pas un concept aux contours clairement théorisés. Chacun y met ce qu’il veut dedans.

Une autre idée fait fureur, celle de haut potentiel émotionnel. Pour ceux qui ne le saurait pas, ce pseudo concept a été inventé par une psychanalyste auto-diagnostiquée HP qui prétend que tout ceux qui sont agoraphobes sont surdoués et qu’elle peut diagnostiquer des surdoués par téléphone au moyen d’un paiement, parce que, selon ses mots précis : « Le surdoué, ça s’entend au téléphone ».

Cette idée a fait tellement de tapage que je reçois, très souvent, des gens qui me disent : « Je ne sais pas si je suis HP, mais je suis HPE !» Comme il n’existe aucun test fiable pour mesurer le potentiel émotionnel – c’est-à-dire que la notion de HPE n’existe pas plus que le syndrome de Peter Pan-, on est bien malaisé pour les contredire. À des moments comme celui-là, j’ai envie de demander si c’est Mickey ou Minnie qui les a « diagnostiqués ». Mais, je ne le fais pas. Car, il ne faut pas oublier que derrière cette folie du « diagnostic » se cache, au mieux, une grande complaisance envers soi-même, au pire, une vraie souffrance dont on ne peut pas rire.

 

Je ne dis pas que toutes les informations qui circulent frénétiquement autour du sujet sont fausses. Je dis qu’il faut opérer une hiérarchisation de leur pertinence et une clarification conceptuelle des termes employés pour décrire les surdoués, au risque de se noyer dans la désinformation. Certains surdoués pleurent en lisant ces articles/livres, parce que ça fait écho avec force en eux. Et ça leur fait du bien. Cela fait du mal, en revanche, à ceux qui se sont identifiés à ces mêmes livres et qui apprennent qu’ils ne sont pas surdoués.

Et le manque de rigueur de ces informations fait du mal aux surdoués, car ils incitent d’autres personnes, non-surdouées, à s’autodiagnostiquer et à créer un phénomène de mode dont les surdoués deviennent les victimes.

 

Le dernier livre de Charlotte Parzyjagla

 

Non classé

De (trop) nombreux élèves « dys » pénalisés pour le bac

Pour cette année 2018-2019, l’inclusion reste une splendide chimère. En témoignent, les difficultés rencontrées par les élèves porteurs de troubles dys à l’heure des examens de fin d’année. 

pexels-photo-249360

Elle s’appelle Léa, c’est une jeune fille en apparence comme les autres. Une jeune fille qui se projette dans les études supérieures, après le bac. Seulement voilà, au moment de l’épreuve du bac, elle devra se passer du logiciel de compensation qu’elle utilise depuis la sixième. Le rectorat refuse en effet de lui en accorder l’autorisation. 

Comme chaque année, les « dys » sont nombreux à se voir refuser les aménagements qui devraient leur être accordés de droit. En outre, certaines académies, non contente de freiner la réussite des jeunes, tardent à livrer leur réponse négative, annihilant les possibilités pour les familles de se retourner. 

Dans un communiqué, la Fédération Française des dys dénonce « des pratiques illégales, injustes et variables d’un rectorat à un autre, qui privent les élèves porteurs de troubles Dys de leurs droits constitutionnels, leur permettant de bénéficier d’un traitement équitable sur tout le territoire. »

Une décision d’autant plus incohérente que les mêmes élèves bénéficient de ces aménagements tout au long de l’année scolaire  dans le cadre des dispositifs adaptés : les Projets Personnalisés de Scolarisation (PPS) et les Plans d’Accompagnement Personnalisé (PAP).

Nonobstant la loi du 11 Février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, selon laquelle tout enfant a le droit d’être scolarisé, ainsi que le projet de loi pour l’école de la confiance de Jean-Michel Blanquer qui annonce un « renforcement de l’école inclusive », les administrations continuent de faire barrage à l’école pour tous. 

« Cette année, par exemple, tous les élèves d’une classe d’ULIS, bénéficiant de projets personnels de scolarisation et d’aides humaines tout au long de l’année scolaire, se sont vu refuser tous les aménagements aux examens. » dénonce encore la FFDys .

 

 

Recherche

Le neuromythe cerveau gauche-droit, toujours présent à l’école?

Dénoncé par de nombreux neurologues, le mythe d’une tendance cérébrale (cerveau gauche ou cerveau droit) persiste comme croyance populaire, s’immisce dans les périodiques sous forme de révélation et résiste sur les bancs de l’Education Nationale. 

journal.pone.0071275.g003
L’échelle de couleur  montre  la latéralisation gauche (couleurs chaudes) ou la latéralisation droite (couleurs froides), Université d’Utah.

En 1861, Paul Broca, médecin et anthropologue, suivait un patient ayant perdu l’usage de la parole. L’examen de son cerveau après sa mort montrant que seul l’hémisphère gauche avait subi des lésions (en particulier une lésion de la troisième circonvolution frontale gauche), tandis que le cerveau droit demeurait intact, il en conclut que les fonctions langagières étaient situées dans cette partie du cerveau. Depuis, la théorie de l’asymétrie et de la latéralisation du cerveau a perduré.

 

Interdépendance des hémisphères

En 2013, l’université d’Utah met fin au mythe cerveau gauche-cerveau droit dans son étude « An Evaluation of the Left-Brain vs. Right-Brain Hypothesis with Resting State Functional Connectivity Magnetic Resonance Imaging ». Cette étude, qui a duré deux ans, a consisté en l’analyse des scanners des cerveaux de 1011 individus âgés de 7 à 29 ans, et observé l’activation de 7266 régions de la matière grise  afin de mettre en évidence une éventuelle latéralisation du cerveau. La conclusion est sans appel: lors d’une action, les deux hémisphères sont autant activés l’un que l’autre.  Ainsi, selon le compte rendu de cette étude, si il existe bien une asymétrie cérébrale, les individus ne privilégient pas de manière manifeste leur réseau cérébral gauche à leur réseau cérébral droit, il n’y a pas d’ « artistes-cerveau-droit » ou de « pragmatique-cerveau-gauche ». En outre, si  certaines fonctions sont latéralisées dans un seul hémisphère (par exemple, la musique et les processus spatio-visuels sont localisés dans l’hémisphère droit, tandis qu’on situe le langage et les maths dans l’hémisphère gauche), il subsiste une interdépendance et une activité simultanée des deux hémisphères. On ne peut donc pas parler de « latéralisation du cerveau ».

Des recherches récentes vont encore plus loin, jusqu’à remettre en cause la localisation cérébrale.

          En 2016, Hugues Duffau, brillant neurochirurgien au CHU de Montpellier, publie «L’erreur de Broca». Dans cet ouvrage, il décrit l’incroyable plasticité du cerveau, sa capacité à se «remodeler» en permanence, mais aussi le fonctionnement du cerveau, qui ne s’organise pas en deux zones indépendantes. Il a en effet pu observer également que pour commander une action, un ensemble de régions réparties sur les deux hémisphères était sollicité. Le professeur Duffau ne croit pas à « l’aire de Broca » : lors de ses opérations (connues pour être pratiquées à cerveau ouvert avec une phase de conscience des patients), il aurait supprimé des centaines d’aires de Broca sans que cela n’impacte le langage.

Qu’en est il alors de la théorie des localisations cérébrales? « Nous avons tous un cerveau organisé différemment. La théorie du localisationnisme, à savoir qu’une région correspond à une fonction, est un concept totalement faux. On sait maintenant qu’un cerveau est organisé en réseaux complexes et lorsque vous opérez un patient sous anesthésie générale en rentrant dans son cerveau vous ne savez pas où se trouve, dans ces réseaux complexes, les zones cruciales par rapport aux zones compensables. Vous devez attendre qu’il soit réveillé après l’intervention chirurgicale pour vérifier s’il bouge toujours bien, s’il parle toujours bien, s’il est capable de comprendre… Si le patient est endormi on ne peut pas vérifier ses fonctions en temps réel. » explique le docteur  Duffau dans une interview au site « vivre demain ». C’est pour cette raison que le neurochirurgien explique établir des cartes individuelles du cerveau de chaque individu.

Mais le neuromythe  « cerveau gauche cerveau droit » prospère, en particulier dans l’Education Nationale. Sophie, enseignante dans le premier degré, en témoigne « nombre de mes collègues parlent encore d’élèves plutôt « cerveau droit » ou plutôt « cerveau gauche », en ayant le sentiment d’apporter de la matière au débat pédagogique. En même temps, vu que nous ne sommes absolument pas formés, c’est logique ! ». Selon       S. Masson, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Quebec à Montréal, 80% des enseignants croient en la dominance d’une partie du cerveau. Aussi dans la bouche des enseignants, mais aussi dans bon nombre de documents rédigés par l’»élite » de l’Education Nationale, où l’on nous  parle  de « sur engagement » de l’hémisphère droit, par exemple, la rumeur subsiste. Un nouvel exemple de l’utilisation hasardeuse et très superficielle des neurosciences dans l’Education Nationale.

Pour aller plus loin:

http://sciencebasedmedicine.org/left-brain-right-brain-myth/

https://vivredemain.fr/2016/01/28/hugues-duffau-cerveau/

http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0071275#s3

Articles sélectionnés, Non classé, Recherche, troubles dys

Béatrice Sauvageot, pasionaria des troubles dys, sort une application dédiée aux troubles de l’apprentissage

On ne présente plus Béatrice Sauvageot dans le monde de la dyslexie. Orthophoniste, musicienne, co-fondatrice de l’association « Puissance dys », auteure de « Vive la dyslexie » et de « La dyslexie, c’est fini », Béatrice Sauvageot propose depuis 22 ans une méthode pour rééduquer les dyslexiques, notamment grâce   à l’expression artistique et au jeu. Entourée d’un groupe de recherche, elle a mis au point l’application « Dysplay », un outil pour « démocratiser le repérage et la rééducation de tous les troubles de l’apprentissage ».

 

thumbnail_IMG_1312
Béatrice Sauvageot, une carrière dédiée à la dyslexie

Béatrice Sauvageot n’est pas dyslexique. Pourtant, elle n’a pas attendu la fin de ses études pour se passionner pour ces profils atypiques. C’est lors d’un stage qu’elle découvre « le traitement horrible » réservé aux élèves dyslexiques et s’empare de cette nouvelle cause: « J’ai eu le sentiment qu’on maltraitait les élèves. Et puis je me suis demandé: pourquoi on n’aide pas les adultes aussi? ».

Déterminée à comprendre et à jouer un rôle face à la dyslexie, elle se forme aux neurosciences et fonde avec Jean Métellus l’association ‘’Puissance dys ».  Elle élabore sa propre méthode qu’elle met en oeuvre dans  un centre pédagogique et thérapeutique, une méthode aujourd’hui utilisée dans 24 pays.

Son objectif? Eradiquer la dyslexie. Ou du moins, le terme de dyslexie, intrinsèquement négatif. « Autrefois, être gaucher était perçu comme un dysfonctionnement. Pour la dyslexie, c’est pareil: ce n’est pas un dysfonctionnement, c’est un fonctionnement différent », nous a confié Béatrice Sauvageot. La dyslexie n’est donc pas une déficience, loin s’en faut: «Depuis une dizaine d’années, nous avons découvert des perceptions visuelles des lettres et des mots chez les dyslexiques et les dysorthographiques. Les zones utilisées pour déchiffrer ne sont pas les mêmes que les nôtres, elles passent par 3 analyses simultanées des lettres. Si on analyse les rythmes d’association des groupes de graphèmes, nous percevons que les dys déchiffrent de la même façon qu’un musicien devant une partition : il a besoin de la contre forme, de la complémentarité et d’indications diverses de couleurs, de pleins et de vides afin d’accéder à une lecture fluide, le déchiffrage est son ennemi. »

Elle propose alors une nouvelle appellation pour parler de dyslexie: l’ambilexie. En effet, les ambilexes doivent apprendre la lecture officielle comme une langue étrangère, une langue qui ne possède ni la même logique, ni la même structure que la leur. Pour ce faire, Béatrice Sauvageot et son équipe ont  mis au point une méthode ludique et artistique,  mobilisant le schéma corporel, la musique, la danse, ou encore le rire, qu’elle propose à son cabinet libéral, mais aussi en milieu scolaire, carcéral, hospitalier ou universitaire.

Si l’on parle de « méthode Sauvageot », celle qui lui a donné son nom ne propose pas de méthode figée : « Il faut créer une méthode par individu, on est un peu le Bricorama des enseignants, des parents, de profs »s’amuse-t-elle. C’est sans doute ce regard alerte et cette inventivité qui en ont fait une professionnelle incontournable de la rééducation des « troubles dys », et lui ont valu un prix de la fondation de France en 1992.

DYSPLAY,  l’application pour repérer et rééduquer la dyslexie

C’est dans une perspective de « démocratisation du repérage et de rééducation de tous les troubles de l’apprentissages »qu’elle et son équipe ont mis au point, avec le soutien du groupe de protection sociale Malakoff Médéric, l’application « Dysplay », disponible sur Google play, et prochainement sur l’Apple Store.

Elaborée avec le concours d’enfants, de parents, d’enseignants et de professionnels, cette application qui peut être utilisée dès la maternelle veut faciliter le repérage et la rééducation de tous les troubles de l’apprentissage, qui concerneraient 24 % de la population mondiale.

Reconnue par le journal international de médecine et la MDPH, l’application Dysplay Repérage, gratuite, permettrait de poser un diagnostic en moins d’une heure. Elle consiste, pour les enfants, en une série de 112 questions, de 133 questions pour les adolescents et de 162 questions pour les adultes ainsi que des tests de lecture à partir de la police bilexique.

L’étape suivante, en cas de diagnostic de troubles, c’est Dysplay Rééducation. Une application, cette fois-ci payante, fidèle à  l’esprit ludique et artistique de la méthode Sauvageot, constituée de jeux-exercices et d’une progression par paliers. Béatrice Sauvageot y propose aussi des « audiocaments » pour stimuler la plasticité cérébrale et les sens.

La thérapie par le son, notre orthophoniste touche à tout y avait déjà eu recours en créant l’application « Résonnances » avec la complicité des musiciens Solrey et Desplat, un outil d’hyper-stimulation du cerveau qui optimise « la concentration, l’attention, les mémoires, le contrôle et l’estime de soi », en procurant une  « sensation durable de bien-être et de réussite ». Autant de sources d’inspiration pour les thérapeutes qui parviendront, espérons dans un futur proche, à éradiquer incompréhensions et discriminations dont sont trop souvent victimes nos petits atypiques.

 EDLN-JS-Mai 2019