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Et si la paresse n’existait pas?

Cela fait plusieurs années que cette idée m’obsède: et si la fainéantise n’existait pas? C’est un sujet qui a animé plusieurs débats avec mes proches, qui souvent, trouvent cette idée un peu trop naïve, trop humaniste. Pourtant, il me semble que ce mythe de la paresse vient d’une méconnaissance profonde de la diversité cognitive humaine, et ce, au profit d’un système inégalitaire. 

Lorsque je regarde autour de moi, quelles sont les personnes que j’ai pu voir qualifiées de fainéantes? Des enfants dyslexiques, des personnes extrêmement cultivées, passionnées, voire hyperactives, et, parfois malheureusement, des personnes dépressives. Ces personnes étaient jugées paresseuses à l’aune de leur incapacité à intégrer un environnement normalisé. C’est une profonde injustice.

Pour ma part, je suis convaincue que dans certaines de mes nombreuses expériences professionnelles, il m’est arrivée d’être qualifiée de « paresseuse », ce qui ferait bondir ceux qui me voient plutôt comme une « boulimique du travail ». Comment est-il possible d’être qualifié de stakhanoviste dans certains contextes, et fainéants dans d’autres? Je ne me rappelle pas n’avoir eu envie de ne rien faire, jamais, de ma vie. D’ailleurs, est ce que l’envie de ne rien faire, absolument rien existe, hormis en état de grave dépression?

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Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir été tétanisée à l’idée de sortir de chez moi, de rester, la main accrochée à la poignée, plusieurs minutes, puis de renoncer pour me cacher au fond de mon appartement. Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir été tellement stressée par les injonctions de mes supérieurs qu’il m’était impossible de remplir sans erreur un tableau qui leur semblait simplissime. Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir eu une sorte de voile sur l’esprit qui m’empêchait de raisonner et de savoir exactement ce que l’on attendait de moi. Je me rappelle avoir eu peur d’un ordinateur et de la tache répétitive qui nous liait.

D’aucuns argueront que ces petites anxiétés sont inhérentes au monde du travail. Soit. Cela dit, peut on vraiment dire que cette peur, voire ce refus d’entrer dans un milieu scolaire ou professionnel hostile, s’apparente à la paresse, au « rien faire », à l’oisiveté? Au lycée, je ne faisais, selon mes professeurs; rien. J’écrivais, je dessinais des portraits, des bandes dessinées, ce n’était pas rien. J’avais tellement mal au ventre, j’étais si malheureuse d’être là qu’il m’était impossible de m’intéresser au contenu des cours auxquels j’assistais. Un jour, j’ai arrêté d’y aller. J’ai travaillé toute seule, de mon côté, et j’ai eu mon bac avec mention. Etais-je paresseuse?

Une peur de l’échec?

Ce que l’on appelle la paresse peut désigner l’anxiété, l’incompréhension (dans le cas de certains atypiques, certaines  consignes, attentes, sont difficiles à cerner)  mais aussi une peur de l’échec qui sclérose l’action : « la paresse n’est que la tranquille façade qui cache le tragique et l’absurde de ce qu’on croit perdu d’avance », écrit Francois Rivest, conseiller pédagogique dans un article sur devoir.com intitulé La paresse n’est qu’une illusion. En effet, explique François Rivest, l’humain ne s’engagera pas dans une tâche qu’il juge hors d’atteinte. J’ajouterais que certains individus ne supportent pas d’exécuter une tâche qui leur semble dépourvue de sens.

Bien entendu, ces craintes, ces angoisses, ces blocages, sont souvent rencontrés par les neurodivergents, qui s’éloignent peu ou prou des normes en vigueur à l’école et dans le monde professionnel. J’ai toujours eu le sentiment que la « paresse » était une manière détournée de faire culpabiliser ceux dont le fonctionnement était perçu comme le maillon faible d’une société normée, robotisée, productiviste. C’est à ceux-là qu’il incombe de faire l’effort de s’intégrer, de ressembler aux autres, de suivre le «programme commun ». Mais si chaque individu possédait la liberté de choisir sa façon d’apprendre et de travailler, on verrait assez rapidement, des autistes, des TDAH, des dys, des haut-potentiel, se passionner et se dépasser.

Sans oublier ces oisifs, célébrés par Stevenson dans « l’Apologie des oisifs »,  un livre que m’offrait il y a quelques années un ami peintre, qui sont davantage d’indispensables observateurs de la société que des parasites: « Aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des accents de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail. »

Kropotkine, la fabrique des paresseux

C’est dans « La Conquête du pain » de Kropotkine, géographe et théoricien de l’anarchie, que je trouvais une confirmation à mes intuitions. Au lieu d’édicter contre la paresse des lois stériles,  Kropotkine suggère de rendre l’école libre, et de prendre en compte les besoins du travailleur plutôt que de le contraindre à l’exercice d’une tâche inadaptée:

« Donnez à l’ouvrier qui ne peut s’astreindre à fabriquer une minuscule partie d’un article quelconque, qui étouffe auprès d’une petite machine à tarauder qu’il finit par haïr, donnez lui la possibilité de travailler la terre, d’abattre des arbres dans la forêt, de courir en mer contre la tempête, de sillonner l’espace sur la locomotive. Mais n’en faites pas un paresseux en le forçant, toute sa vie, à surveiller une petite machine à poinçonner la tête d’une vis ou à percer le trou d’une aiguille! » . L’auteur avait bien conscience qu’un environnement inadéquat peut anéantir les compétences d’un individu.

Mais il ne croyait pas, comme je n’y crois pas, à l’existence d’un individu « fainéant », « paresseux », sans volonté d’apprendre ou de réaliser quelque dessein, car ces élans vitaux sont le propre de l’homme. En revanche, que ces élans ne soient pas orientés vers les apprentissages ou les tâches sélectionnées par l’institution ou des supérieurs hiérarchiques est un autre débat. « Supprimez seulement les causes qui font les paresseux, et croyez qu’il ne restera guère d’individus laissant réellement le travail, et surtout le travail volontaire, que nul besoin ne sera d’un arsenal de lois pour statuer sur leur compte ». Quant à ceux qui considèrent, comme Paul Lafargue, que consacrer des journées entières à produire pour autrui des biens ou des services, comme « la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique », et qui préfèrent cultiver leur potager ou lire, peut on vraiment les blâmer?

Finalement, dans une culture inégalitaire où, à l’instar de l’otium qui était réservé aux propriétaires terriens, la réflexion et la contemplation sont réservés aux bien-nés, les autres étant vite suspectés de vivre des aides sociales sitôt qu’ils empruntent un chemin atypique, le concept de paresse devient un outil de culpabilisation pour le sytème capitaliste et normatif, qui a tout intérêt à ce que les citoyens de base restent besogneux et « normaux ».

Juliette Speranza

autisme, école inclusive

« AESH, c’est de moins en moins un métier », la colère d’Emma, AESH depuis 4 ans. 

Alors que le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a fait voter dans la nuit du 31 janvier au 1er février 2019 une modification dans le recrutement des AESH (accompagnants des élèves en situation de handicap), la colère monte dans les rangs de ces membres indispensables de la communauté scolaire: non reconnaissance du métier, incohérence des directives, contrats toujours aussi précaires… Emma, AESH depuis 4 ans, nous a livré son témoignage. 

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Des enfants « à besoins particuliers », Emma en a suivi plus d’un en 4 ans:  TDAH (trouble de l’attention avec ou sans hyper-activité), syndrome de Cornelia de Lange, autisme… Avec un bac + 3, une expérience diversifiée, une formation au handicap ainsi qu’à l’autisme, et surtout l’empathie dont elle semble faire preuve à l’égard des enfants, Emma a tout de l’AESH idéale. Et pourtant, elle claquera bientôt, comme certains de ses collègues , la porte de l’Education Nationale. 

Après deux années sous le statut d’AVS, on a proposé à Emma de signer un contrat d’AESH « On m’a expliqué que ce statut avait vocation à me protéger, et qu’avec ce contrat, on ne pourrait pas me faire faire d’autres tâches que ce pourquoi j’avais été recrutée et formée » . Emma a donc signé, après quelques hésitations. Finalement, c’est double peine pour la jeune philanthrope, qui voit son salaire diminuer de manière significative, et qui reste, au sein de son école, une variable d’ajustement du manque de personnel. En effet, les enseignants privés du soutien qu’apporteraient par exemple des EVS, confient à l’AESH des tâches qui n’ont rien à voir avec sa formation ou avec le contrat initial: tâches administratives, garde d’une classe pendant plusieurs heures, « j’ai même du changer une petite fille qui s’était fait pipi dessus, seule, parce qu’on ne pouvait pas faire autrement ». Une situation qui agace d’autant plus Emma que certains élèves, qui auraient besoin de son soutien, ne sont toujours pas notifiés   . 

Aujourd’hui, Emma prépare son départ «  Je ne pars pas maintenant, pour les enfants, mais je suis tellement en colère que si je le pouvais, je partirais de suite ». Départ motivé par la réception d’un mail la semaine dernière, qui a fini de mettre le feu aux poudres:   « Dans ce mail, on m’annonce clairement que dès à présent, je serais à disposition de l’école et que l’on pourra me demander d’effectuer des tâches administratives, alors que le contraire avait clairement été annoncé lors de la signature du contrat. Cela se fera au détriment d’autres élèves non notifiés qui pourraient, par exemple, avoir besoin de mon aide. Je ne suis pas formé et je n’ai pas signé pour faire du secrétariat. AESH, c’est de moins en moins un métier ». 

Quelles sont les revendications des AESH?

Dans un communiqué départemental, les syndicats FSU – FO – SE-UNSA – CGT Educ’action – SUD Education appelaient à manifester à Avignon le 6 février dernier.

Parmi leurs revendications principales:

➢ une revalorisation immédiate des salaires ;

➢ le versement de l’indemnité REP-REP+ pour les AESH exerçant en éducation prioritaire ;
➢ la création d’un véritable statut pour les AESH ;
➢ des emplois stables, pérennes et reconnus ;
➢ la création du nombre d’emplois nécessaire pour couvrir tous les besoins ;
➢ le droit de pouvoir travailler à temps complet ;
➢ une formation professionnelle de qualité sur le temps de travail.

 

Outre des contrats toujours aussi précaires et le peu de cas qui est fait des enfants, Emma déplore d’avoir été avertie, par mail et sans concertation aucune, des modifications de sa mission par mail : « on n’a pas voix au chapitre, on n’a aucun espace de parole». Emma ne sait même pas à quel interlocuteur s’adresser, mais compte bien se rapprocher d’un syndicat pour exprimer son amertume.

EDLN- JS