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« Tous HP ? Folie d’un engouement et d’une désinformation» le billet d’humeur de Charlotte Parzyjagla

Charlotte Parzyjagla, psychothérapeute spécialisée dans le haut potentiel vient de publier son deuxième ouvrage sur les adultes surdoués aux éditions ellipses. 

JULIETTE ARTICLE
Charlotte Parzyjagla est  psychothérapeute et auteure spécialisée dans le haut potentiel

Il y a quelque temps, j’ai publié un article sur les enfants précoces pour la sortie de mon livre dans un journal local. Quelques jours après, je suis allée me promener avec ma fille. Je me souviendrai longtemps de ce mercredi de congé !

Les quelques dizaines de personnes que j’ai rencontrées m’ont toutes parlé de mon article. Chose étonnante, tout le monde semblait connaître le sujet de la précocité. Chose encore plus étonnante, je n’ai pas croisé une seule personne qui ne m’ait pas dit : « Mon fils, ma fille, mon mari, la fille de mon conjoint, la fille de ma sœur, ma sœur, mon frère ou moi-même, a été diagnostiqué HP » (pour rappel : on diagnostique un cancer, on détecte ou révèle un HP puisque ce n’est pas une maladie.) Comme les surdoués représentent 2,13 % de la population, on peut imaginer que, forcément, chaque personne en connaît au moins un ou deux. Ce qui m’intrigue c’est que les gens me décrivaient des individus très proches en parenté. À moins que le QI de mon village explose les scores nationaux, il me semble qu’il y a un problème…

À mon cabinet, la plupart des demandes que je traite sont pertinentes.

Mais parfois, j’ai ce genre d’histoire : Une dame arrive, gentille, humble et douce ; accompagnée de son fils. Elle a lu, par hasard, un article publié sur Facebook intitulé : «Surdoué et échec scolaire ». Parce que le titre est racoleur, elle ouvre le lien. Elle ne pense pas une seule seconde à son fils à ce moment, même pas secrètement. Elle et son mari sont ouvriers, sans diplôme. Comme beaucoup de gens, elle associe encore intelligence et diplôme. Personne n’a jamais brillé par ses compétences intellectuelles dans la famille. Son fils, de surcroît, vient d’intégrer une SEGPA. Elle sait que les SEGPA sont faites pour les gens en difficulté. Mais, oh stupeur, lorsqu’elle se met à lire l’article, cela ressemble à son fils ! L’article parle d’un ennui à l’école, d’une agitation faisant penser à un trouble du comportement, de la difficulté à gérer l’autorité, d’une intolérance à l’effort, d’un grand besoin de sens, du fait que les surdoués ont du mal à se faire des amis, qu’ils ont des difficultés avec la méthodologie, etc. C’est son fils qui est décrit !

Elle se renseignera plus avant et osera enfin franchir les portes de mon cabinet. Elle m’adressera une liste de toutes les caractéristiques qu’elle a lues sur divers articles. Ses recherches sont rigoureuses. Après avoir rencontré son fils, je me dis que cette dame n’est pas de celle qui surévalue son fils. Elle est lucide sur lui et le connaît bien. Mais… mais, le profil ressemble tellement, qu’elle ne voudrait pas passer à côté de quelque chose ! J’émettrai des réserves, mais elle voudra le tester, sinon, cela trottera toujours dans sa tête. Elle paiera donc la somme de  250 euros pour s’entendre dire que son fils a une intelligence très inférieure à la moyenne de la population.

Qu’est-ce qui explique que de plus en plus de personnes pensent être HP ? D’où viennent tous ces HP ? Le sont-ils vraiment?

 

Il faut croire que, dans une société en perte de repère, mettre les êtes humains dans des catégories diagnostiques a quelque chose de rassurant. Qui n’a pas entendu parler, aujourd’hui, de pervers narcissique ou de trouble bipolaire ? L’engouement pour les HP est encore plus intense qu’il est narcissiquement beaucoup plus agréable de justifier des comportements extrêmes par une grande intelligence que par une maladie.

Mais, dès lors que je pose la question à ces prétendus HP : « Avez-vous passé un bilan cognitif ? », j’ai une grande majorité de réponses étonnantes : « Non, les tests ce n’est pas très fiable », « C’est une kinésiologue (variantes : c’est le pédiatre, l’ostéopathe, le médecin de famille, etc.) qui a posé le diagnostic », « C’est l’avis de la maîtresse qui n’a jamais vu un enfant si vif », « Son père l’est, il a toutes les caractéristiques, le fils lui ressemble énormément », « J’ai une copine HP (testée, elle) qui m’a dit que je devais l’être». À chaque fois, les gens ont un tel aplomb dans leurs réponses que, même avec mon bagage de connaissances sur le sujet, je finirais presque par me dire : « Si ça se trouve, c’est vrai ». Je ne vois pas de problème, a priori, lorsque ces personnes sont adultes. Lorsque ce sont des adolescents ou des enfants à qui les parents disent qu’ils sont surdoués, c’est déjà plus inquiétant. Surtout que, en général, ce pseudo-diagnostic intervient quand un enfant a des difficultés, pour justifier ces difficultés. Ils vont grandir avec des parents qui fantasment leurs capacités et attendent d’eux les réussites en conséquence. Cela équivaut, bon an mal an, à demander à un enfant avec une jambe dans le plâtre de réussir un cross. Imaginez-vous dans quel état d’impuissance peut se trouver un tel enfant. On ne vient pas en aide à un enfant en le surestimant, mais en le voyant tel qu’il est avec ses forces et ses faiblesses !

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Les adultes surdoués, le dernier ouvrage de Charlotte Parzyjagla

Secondairement, ces pseudo- diagnostics ont des conséquences fâcheuses sur la prise en charge des vrais enfants précoces à l’école. À ce jour, lorsque j’ai un enseignant ou un directeur d’établissement en ligne au sujet d’un enfant que je suis, dans 90 % des cas, ils ont un ton incrédule ou agacé. La semaine dernière, une enseignante m’a dit « Écoutez, Madame, j’ai neuf enfants précoces dans ma classe, je ne peux pas m’adapter à chacun d’eux ». (Neuf, vous avez dit neuf ?) En clair, les enseignants en ont marre (et on peut les comprendre) de tous ces parents qui viennent dire : «Comprenez… si mon enfant n’écoute pas et ne respecte pas votre autorité, c’est parce qu’il est précoce ».

Cette folie de l’auto-diagnostic touche autant la population néophyte que certains psys. On ne peut pas leur en vouloir à eux non plus, les parents ou adultes croient les pseudo articles sur les surdoués, car ils sont écrits par des gens censés être fiables et les psys sont trop occupés pour aller chercher des infos véritables (dures à trouver, de surcroît) et finissent par croire, ceux qui sont censés mieux connaître le sujet.

J’ai pu voir, à ce titre, des bilans où il est mentionné « Malgré un QI moyen, le profil émotionnel de l’enfant atteste d’une précocité intellectuelle ». Encore une fois, les psys n’en sont pas pour autant incompétents, seulement, souvent le QI total n’est pas pertinent (en raison d’une hétérogénéité) et on peut supputer un HP avec des résultats non conformes à la fameuse mesure de 130. C’est parfois pertinent, dans le cadre d’une comorbidité (autisme, TDAH, anxiété, trouble « dys », dépression, etc.), parfois, ça ne l’est pas. Dans ce genre de cas, la prudence et l’humilité du thérapeute (face à la complexité du sujet) sont de mise, mais il devient difficile, de garder cette droiture-là quand les parents font pression, qu’on a un cabinet en libéral qui est à la merci des commentaires internet, une formation sur les tests de QI largement incomplète dans la plupart des universités et des milliers d’informations erronées qui circulent.

 

Lorsque j’ai démarré mon activité, que j’ai décidé de consacrer aux personnes à HP, j’étais moi aussi pleine d’idées préconçues sur le sujet. Il m’est arrivé, à deux reprises, lors de mes premières consultations, d’observer un enfant et de me dire qu’il correspondait à tous les critères cités des surdoués. J’avais la conviction intérieure de ne pas me tromper et un bilan cognitif montrera le contraire. Ça m’a servi de leçon !

Aujourd’hui, forte de mon expérience avec des « vrais surdoués », je n’ai plus ce genre de conviction. Je dirais même que plus j’avance dans mes observations de la singularité de chacun d’eux, moins j’observe de récurrences en terme de caractère ou ne me sens capable de prédire que tel ou untel est surdoué avant un bilan. Évidemment, lorsqu’un enfant sait lire à 4 ans, qu’un adulte est arrivé major de ses trois cursus universitaires, les doutes sont minces.Mais il arrive, qu’au détours d’un test fait presque par hasard avec un enfant adapté, aux résultats scolaire justes corrects, assez lisse d’apparence (pas de grandes questions métaphysiques, d’anxiété ou de problème de sociabilisation) qu’on découvre un QI qui explose le plafond.

Les capacités cognitives ne font pas toujours autant de bruit qu’on l’imagine ! Autant sur le plan de la réussite que du comportement. Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’actualité, 2/3 des surdoués seraient en échec scolaire et la plupart seraient agités, angoissés, etc. Ce paysage d’une enfance inadaptée contraste avec les enfants que je reçois au cabinet, qui, bien qu’étant ici parce qu’ils ont des difficultés, sont rarement en échec scolaire (entendre : redoublement ou arrêt de la scolarité avant le bac). Les seuls qui le sont, ont un autre trouble associé : dyslexie, dysorthographie, TDAH, etc. C’est donc, dans mon cabinet, le trouble ou le cumul des deux qui paraît responsable de l’échec, pas le HP en lui- même.

Dire HP = échec scolaire est faux sous mon toit, mais aussi, et surtout, faux sur le plan scientifique. Il faut se rappeler qu’à l’origine, ce qu’on appelle « surdoué », c’est un individu qui obtient une réussite significativement plus élevée que la majorité de la population à un test de QI.

La question de savoir si ce fameux test mesure bien l’intelligence n’est pas d’à propos ici. Ce que l’on en sait, malgré tout, c’est qu’il est un prédicateur fiable, sur le plan statistique, de la réussite académique. C’est d’ailleurs pour cette seule raison qu’il a été créé. C’est un prédicateur des possibilités de réussite, pas une mesure de la réussite scolaire avérée. On voudrait pouvoir croire que tout est mécanique : si tu as un haut QI, tu vas échouer à l’école parce que tu es inadapté ou réussir, car tu en as les capacités. Si tu as un haut QI, alors tu as une sensibilité à fleur de peau et tu finiras seul ou marié avec un pervers narcissique (beaucoup d’articles relatent que les HP sont des aimants à pervers narcissique). On voudrait pouvoir croire que l’humanité se découpe en deux parties : ceux qui ont un QI jusqu’à 129 et ceux qui ont un QI de 130 ou plus et qui sont, eux, empathiques, hypersensibles, etc. Je ne nie que certains HP, en toute bonne foi, se reconnaissent dans ces caractéristiques et que cela les aide, je dis que cela ne représente pas plus les HP que quelqu’un d’autre.

Prenons un exemple : vous avez une grande empathie. Bonne nouvelle, car si vous n’avez pas d’empathie, vous êtes un sociopathe ! Heureusement, la grande majorité des humains en ont, pas que les surdoués. Les surdoués en ont-ils plus ? On peut imaginer que leurs bonnes compétences cognitives leur permettent d’appréhender de façon plus fine ce que ressent autrui, mais ça ne veut pas dire qu’ils vont le faire ! En l’occurence, au cabinet, je reçois des surdoués très empathiques, d’autres, qui pensent l’être, mais qui sont beaucoup trop autocentrés pour s’intéresser vraiment à autrui, d’autres enfin ne le sont pas plus que ce qu’il faut pour ne pas être un sociopathe.

Alors, parfois, cette empathie peut créer des cas de conscience entêtants, extrêmement douloureux, dont le surdoué a du mal à se distancier. Cela arrive assez souvent pour être honnête. Seulement, ce n’est pas forcément parce que le surdoué est plus empathique que les autres. Cela peut tenir du fait, prouvé celui-là, que la population surdouée serait peut-être un tantinet plus obsessionnelle que la majorité de la population. Autrement dit, ces cas de conscience ne sont pas dus à un surcroît d’empathie, mais à une tendance à la culpabilité, due à des traits obsessionnels. Et cela n’est pas le cas de tous les surdoués. Il n’a jamais été démontré que les surdoués avaient davantage d’empathie, donc cela n’est pas un critère psychologique du surdoué en propre.

 

Prenons l’exemple de l’hypersensibilité. Les surdoués seraient particulièrement hypersensibles. J’en connais qui sont très froids. Oui, oui ! On me rétorquera que c’est une protection ou qu’ils sont peut-être autistes. Je répondrai que je ne connais que très peu de personnes chez qui la froideur n’est pas une protection et que beaucoup d’autistes sont très sensibles.

Sur le plan scientifique, il a été infirmé que les surdoués seraient hypersensibles dans le sens d’une hyperréactivité de la réponse physiologique (augmentation du rythme cardiaque, mains moites, poils qui s’hérissent, etc.,) en situation émotionnelle. Les hypersensibles, eux, le sont significativement !

Cependant, les surdoués seraient davantage que les autres en mesure de se créer une surreprésentation psychologique d’un évènement. Un peu comme un hystérique qui grossit les évènements. Mais chez eux, pas de théâtralisation abusive. Cela est cohérent avec le fait que les surdoués ont un meilleur traitement cognitif des informations. En clair, quand ils manifestent cet aspect de l’hypersensibilité (ce qui n’est pas toujours le cas), c’est souvent parce qu’ils ont une bonne mémoire, une plus grande capacité d’impliquer des détails évocateurs dans une représentation d’une situation qui tout à tout gagne en intensité !

Et enfin, l’idée d’une hyperréactivité des sens chez le surdoué, relayée dans de nombreux ouvrages et articles (problème avec les étiquettes qui grattent, hypersensibilité à la lumière, au bruit, etc.) sont des caractéristiques qui sont propres à l’autisme, pas au haut potentiel.

Quant à cette idée de pensée en arborescence, on ne sait pas ce que cela renferme puisque ce n’est pas un concept aux contours clairement théorisés. Chacun y met ce qu’il veut dedans.

Une autre idée fait fureur, celle de haut potentiel émotionnel. Pour ceux qui ne le saurait pas, ce pseudo concept a été inventé par une psychanalyste auto-diagnostiquée HP qui prétend que tout ceux qui sont agoraphobes sont surdoués et qu’elle peut diagnostiquer des surdoués par téléphone au moyen d’un paiement, parce que, selon ses mots précis : « Le surdoué, ça s’entend au téléphone ».

Cette idée a fait tellement de tapage que je reçois, très souvent, des gens qui me disent : « Je ne sais pas si je suis HP, mais je suis HPE !» Comme il n’existe aucun test fiable pour mesurer le potentiel émotionnel – c’est-à-dire que la notion de HPE n’existe pas plus que le syndrome de Peter Pan-, on est bien malaisé pour les contredire. À des moments comme celui-là, j’ai envie de demander si c’est Mickey ou Minnie qui les a « diagnostiqués ». Mais, je ne le fais pas. Car, il ne faut pas oublier que derrière cette folie du « diagnostic » se cache, au mieux, une grande complaisance envers soi-même, au pire, une vraie souffrance dont on ne peut pas rire.

 

Je ne dis pas que toutes les informations qui circulent frénétiquement autour du sujet sont fausses. Je dis qu’il faut opérer une hiérarchisation de leur pertinence et une clarification conceptuelle des termes employés pour décrire les surdoués, au risque de se noyer dans la désinformation. Certains surdoués pleurent en lisant ces articles/livres, parce que ça fait écho avec force en eux. Et ça leur fait du bien. Cela fait du mal, en revanche, à ceux qui se sont identifiés à ces mêmes livres et qui apprennent qu’ils ne sont pas surdoués.

Et le manque de rigueur de ces informations fait du mal aux surdoués, car ils incitent d’autres personnes, non-surdouées, à s’autodiagnostiquer et à créer un phénomène de mode dont les surdoués deviennent les victimes.

 

Le dernier livre de Charlotte Parzyjagla

 

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Dans la tête… d’un surdoué

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Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne et psychothérapeute.

Une émission passionnante était diffusée hier soir sur RTS, « Dans la tête… d’un surdoué ».

Vous pourrez y entendre le témoignage d’enfants HP, mais aussi d’adultes, et de professionnels éclairants sur le rapports des HP à la société, à l’école, à l’autre et y voir des expériences édifiantes avec des enfants HP et non HP.

Une intervention très pertinente de Carlos Tinoco sur la relation des HP au temps qui passe, au besoin de sens,  devrait faire écho dans l’esprit des membres de la communauté des « zèbres ». Et bien sûr les explications et les retours d’expériences toujours clairs et passionnants de Jeanne Siaud-Facchin : « on ne va pas chercher un chiffre de QI, on va à la découverte de soi », explique-t-elle en encourageant les parents de HP sujets au doute à oser passer un test!

Même si son point de vue est intéressant, l’intervention de Nicolas Gauvrit concernant la « victimisation » des personnes HP (le « stéréotype » d’élève HP en échec scolaire, malheureux), étude à l’appui, paraît sévère. Il nous semble important de rappeler à quel point de nombreux jeunes et moins jeunes HP souffrent d’un sentiment de malaise, d’une difficulté à trouver leur place à l’école, au travail et dans la société tout entière, et que cela entraine parfois, de manière évidente, décrochage scolaire et professionnel.

La souffrance de certains HP, en particuliers les HP non-identifiés, est indéniable, en témoigne la bouleversante histoire de Véronique qui parle de sa « plaque de Plexiglas », on vous laisse découvrir:

Le reportage en replay ici

 

 

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Rencontre avec Charlotte Parzyjagla, auteure de « Les enfants surdoués »

À l’occasion de la sortie récente de son livre « Les enfants surdoués » chez Ellipses, nous avons rencontré Charlotte Parzyjagla, psychothérapeute spécialisée dans le haut potentiel. 

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EDLN: Charlotte Parzyjagla, qu’est ce qui caractérise les enfants à haut-potentiel ? Les test de QI ? Des traits particuliers?

Certaines caractéristiques de personnalité reviennent souvent : hypersensibilité, sens de la justice, empathie, etc. La liste est longue, mais elle ne permet pas de les distinguer tous. On peut avoir toutes ces caractéristiques et ne pas être surdoué et être surdoué et ne pas les avoir toutes.

Le test de QI est un élément essentiel, mais non-central. Cela veut dire que sans passer un test, on ne peut parler de douance, mais un test reste un instrument de mesure standardisé et il demande de la pratique pour être judicieusement analysé. Il est préconisé d’observer différents éléments si on s’interroge sur un surdon eventuel:

Y’a-t-il des questionnements importants et qui dénotent de domaines d’intérêt différents de ceux des autres enfants : astronomie, origine du monde, création de l’univers ? Des questionnements métaphysiques précoces sur la mort, le temps, la liberté, l’espace, etc ?

D’observer la richesse et la subtilité du vocabulaire. De repérer un avance éventuelle du développement : l’âge de la marche, de la parole, etc.

EDLN: Vous relativisez la tendance à la « pathologisation » de la douance, comment expliquez vous ce phénomène? 

Ce phénomène est inversement proportionnel à la « mystification » qu’on en a fait par le passé. La réalité est entre les deux. Le HP est une chance, mais peut aussi impliquer des complications.

Le HP n’est pas en soi une source de souffrance, de trouble du comportement, de malheur ou d’échec scolaire. Il n’implique pas davantage la dépression, le suicide, etc. Les études sérieuses (qui sont réalisées sur l’ensemble de la population et pas seulement sur des HP qui consultent) sur le sujet n’ont rien mis en avant de ce côté.

Par exemple, lorsqu’il y a échec scolaire, c’est souvent à cause de l’inaptitude du système scolaire à répondre aux besoins de stimulation de ces enfants ; pas parce que le fait de disposer d’un HP prédispose à l’échec scolaire.

• Les enfants HP aiment suivre par exemple le déroulement de leur curiosité, pour que ce qu’ils étudient « fasse sens », donc suivre un programme imposé peut leur être préjudiciable

• Les enfants HP n’aiment souvent pas les répétitions. Pour les autres enfants, les répétitions sont favorables à l’ancrage dans la mémoire, pour un HP qui a une bonne mémoire, c’est source de désintérêt et il risque de se déconcentrer du cours, donc de perdre le fil

•  Ils n’aiment pas beaucoup apprendre par cœur, car ça n’a pas grand sens

• Ils n’aiment pas suivre des méthodologies, mais fonctionner à leur façon. Suivre une méthodologie, c’est comme tricher ! Ils peuvent se mettre en échec n’en ayant pas eu besoin jusqu’en 4 ème, parce qu’elles deviennent ensuite essentielles.

• L’accélération du programme souvent proposé dans les écoles spécialisées pour surdoués ne correspond pas à tous les surdoués, de nombreux ayant besoin d’approfondir, plutôt que voir plein de choses différentes.

EDLN: Est-ce réellement une souffrance d’être surdoué? La vie est-elle réellement plus difficile?

Lorsque le HP n’a pas été détecté dans l’enfance, que les parents ou le système scolaire, ou l’enfant, n’ont pris conscience de ce que cela impliquait, ça peut donner, à l’âge adulte des difficultés de toutes sortes. Mais rien n’est obligatoire. De nombreux surdoués vivent bien leur douance, parfois même en l’ignorant.

Le cœur du problème, c’est le décalage que le HP crée avec les autres enfants. Ce décalage est insidieux, car il ne se voit pas forcément. Et l’enfant qui ne comprend pas la raison de cette différence, l’assimilera à un problème chez lui et peut développer un sentiment d’incompétence, de bizarrerie. Tenter de se sur-adapter et renoncer à sa personnalité, etc.

L’enfant, s’il ne trouve pas dans son environnement des modèles d’individus qui lui ressemblent, auxquels s’identifier, peut avoir une construction bancale et source de souffrance, de fragilité narcissique. Les HP peuvent subir du harcèlement scolaire, car les autres sentent qu’ils sont différents et ça peut générer une hostilité, en partie inconsciente.

Le haut potentiel peut générer une hypersensibilité qui, si elle n’est pas canalisée, peut être source de souffrance, à l’inverse, quand elle est maitrisée, c’est une source d’intensité. Ils vivront avec passion et enthousiasme. Mais être haut potentiel ne prédispose pas à la souffrance. Ça potentialise des éléments du caractère. Si un enfant a une tendance dépressive, s’il est HP, sa dépression sera sans doute plus profonde.

EDLN: Est-ce, de votre point de vue, plus compliqué de s’adapter pour un profil complexe que pour un profil laminaire?

Avoir un profil hétérogène est plus compliqué que l’on soit haut potentiel ou non, car cela signifie qu’il y a des compétences inégales dans différents domaines et/ou qu’il y a un trouble sous-jacent.

Dans le cas d’un trouble sous-jacent, il y forcément certaines difficultés. Ces difficultés n’impliquent pas nécessairement des problèmes d’adaptation. Ça peut impliquer un manque de confiance en ses capacités, car à certains moments, les choses paraissent faciles, à d’autres, il faut fournir un effort de compréhension.

Mais quand on a un profil haut potentiel hétérogène, on a normalement, malgré l’hétérogénéité, des aptitudes permettant une bonne adaptation au système scolaire.

Les neurosciences commencent à peine à dégager des différences de fonctionnement entre ces deux profils et rien pour l’instant ne montre de lien entre difficultés d’adaptation et profil hétérogène.

EDLN: Y-a-t-il beaucoup d’idées reçues, de mythes à propos des surdoués?

Oui et il y en a de plus en plus. Surdoué = dépression, souffrance, échec amoureux, vie sentimentale et professionnelle future chaotique, rencontre de PN, anxiété, etc. Les enfants qui s’ennuient en classe sont surdoués, les enfants surdoués sont mal éduqués, les enfants surdoués sont autistes, les enfants surdoués n’existent pas, etc.

La désinformation, « déformation » est partout. Ça prend de l’ampleur avec internet et la culture facile. On voit émerger des concepts qui n’existent pas dans la psychologie, comme celle de « haut potentiel émotionnel ». Ça touche même des « psys » qui posent des   « diagnostics » de ce genre à des patients, alors qu’on ne dispose pas à l’heure actuelle de test valable pour mesurer le potentiel émotionnel. Le mythe sous-jacent, c’est que haut potentiel intellectuel = haut potentiel émotionnel. Des patients viennent ensuite passer des tests parce qu’ils se pensent surdoués. L’hyper émotivité peut être la résultante de tas de facteurs : le caractère, le vécu, une pathologie psychiatrique, etc.

EDLN: Le refus de s’habiller, de faire ses devoirs, des tâches absurdes ou répétitives, est ce de l’ordre du caprice?

Non, la plupart du temps. D’où la nécessité de bien comprendre comment fonctionnent les surdoués. Il y a beaucoup d’enfants qui n’apprécient pas les tâches répétitives, mais les exécutent quand même. Pour le surdoué, le monde est un passionnant et vaste terrain d’exploration et perdre du temps dans certaines tâche routinières peut se révéler être profondément mortifère. Il faut se dire aussi que le surdoué, comparativement aux autres enfants, refrène sans doute davantage toute la journée ses enthousiasmes. Il doit, par exemple, refouler toutes les questions qui lui viennent à l’esprit quand un prof parle en classe, canaliser sa grande énergie et supporter que les choses n’aillent pas assez vite. Quand le soir vient et apporte une nouvelle contrainte, les devoirs, ça peut être la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

S’habiller, par exemple, demande une certaine énergie qui ne sera plus disponible pour faire autre chose de beaucoup plus intéressant. Leurs cerveaux ont besoin de beaucoup de nourriture. Bien sûr, affronter l’ennui est essentiel pour appréhender son désir, mais trop d’ennui éteint le désir. Les surdoués étant forcément plus confrontés à l’ennui du fait de leur rapidité de compréhension, il faut veiller à ce qu’ils ne s’ennuient pas trop.

EDLN: Dans votre ouvrage, vous déplorez le procès de « désorganisation » intenté aux élèves à haut potentiel, et prétendez que la pensée en arborescence est structurée, pouvez-vous nous en dire un peu plus?

On dit souvent que les surdoués ne savent pas bien structurer leur pensée quand il faut
la canaliser dans un plan en trois parties par exemple. La raison ne tient pas d’une difficulté à organiser son esprit, mais:

• D’une difficulté à faire rentrer toutes ses idées dans un devoir restreint en nombre de pages,

• Ou de la difficulté à argumenter une antithèse qui contredirait la thèse initiale. Les enfants qui ne sont pas surdoués ont besoin de suivre une procédure rigoureuse de démonstration avant d’arriver à affirmer un point de vue, l’enfant surdoué sait bien ce qu’il veut défendre avant de rédiger le début de son devoir,

• Et puis, ils peuvent avoir du mal à synthétiser leur pensée, car pour eux, chaque détail (c’est-à-dire chaque idée, chaque pensée) peut avoir son importance.

EDLN: Certains parents d’enfants à haut potentiel semblent avoir des difficultés à prendre le recul nécessaire pour répondre aux besoins éducatifs de leurs enfants, alors qu’ils sont eux-mêmes à haut potentiel, comment expliquez-vous cela?

Si le parent à HP a mal vécu sa douance, il peut projeter son expérience sur son enfant. Or, chaque expérience est différente. S’il a été contraint, par le passé, à renoncer à son fonctionnement singulier, il peut inconsciemment renvoyer une certaine hostilité à son enfant qui essaie de s’affirmer dans sa spécificité. Un parent qui n’est pas HP peut se révéler parfois plus neutre.

EDLN: Que pouvons nous proposer en tant que parents et enseignants à ces enfants afin qu’ils évoluent en harmonie avec leur propre mode de pensée?

De permettre à ces enfants d’appréhender leur propre fonctionnement sans plaquer sur eux des attentes prédéfinies. Chaque surdoué est unique et doit aller se rencontrer. C’est valable pour tous les enfants.

EDLN – JS – Mars 2018 

 

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Les surdoués ne sont pas surdoués

Surdoué. Ils n’ont plus que ce mot là à la bouche. Je suis surdoué, il est surdoué, tout s’explique, de combien est son QI, ça lui monte à la tête, j’étais donc incompris… Engouement ou défiance, la problématique ne laisse personne indifférent. Et pour cause.

A l’instar de l’autisme, du TDAH ou des troubles dys, la meilleure connaissance de ce pan de la Neurodiversité humaine est une condition sine qua non de la révolution éthique que nous nous apprêtons à vivre. Mais précisément, pour que cette révolution éthique, qui consistera à instaurer une connaissance et un respect des particularités neurologiques de chaque individu (qu’il s’agisse de l’éducation, de la sphère privée ou du travail), il semble nécessaire d’évincer les mythes.

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Les surdoués ne sont pas surdoués.

La liste non-exhaustive qui va suivre est tout à fait subjective. Mais elle aura, je l’espère, le mérite d’ouvrir les yeux sur l’hérésie qui consiste à appeler « surdoués » toutes les personnes dont le QI dépasse 130 (QI qui, à lui seul, ne suffit pas à poser un diagnostic de « haut potentiel »):

Les surdoués ne savent pas faire les choses de manière « mécanique », tout est sujet à réflexion, remise en cause (ce qui peut compliquer, par exemple, l’apprentissage de la conduite ou les formules mathématiques à connaître bêtement par coeur),

Les surdoués peuvent être harcelé par leur lucidité, le sentiment d’absurde, l’idée d’infini. Cela peut même paralyser leurs prises de décision,

Leurs projets peuvent être aussi endigués par une profonde mésestime de soi,

Que cela soit patent ou non, ils se sentent souvent seuls et éprouvent des difficultés à vivre pleinement l’instant,

Les surdoués redoutent la répétition, et certaines tâches quotidiennes peuvent représenter pour eux un fardeau, le mode d’apprentissage traditionnel, justement basé sur la répétition et le mode « séquentiel », les ennuie, voire les angoisse (en particulier dans leur domaine de compétence),

Les surdoués peuvent être paralysés par le manque de confiance en eux,

Les surdoués peuvent manquer profondément de motivation si une tâche n’est pas assez nouvelle, stimulante, à leurs yeux,

Les surdoués ne parviennent pas toujours à intégrer la société, aussi sont-ils obligés de se construire un « faux-self », une personnalité de façade pour ressembler à une personne «normale »,          « tellement cool » !

Leur pensée en arborescence, plus rapide, mais aussi infatigable, est bien souvent inadaptée à leur cadre professionnel, mais aussi privé,

La douance s’accompagne souvent d’une hypersensibilité sensorielle et émotionnelle, ce qui peut les rendre plus réactifs aux stimulis (ils seront plus facilement incommodés par un bruit, par exemple), mais aussi à leurs émotions qu’ils peuvent avoir des difficultés à gérer,

Les enfants dits surdoués rencontrent souvent, du fait, entre autres, de leur pensée divergente, de leur défaut d’implicite commun, des difficultés à s’adapter au système scolaire et n’auront de facto pas toujours la carrière et la réussite personnelle que l’on pourrait leur prédire,

Ils souffrent souvent d’une dyssynchronie, décalage entre leur maturité intellectuelle et leur maturité affective, qui rend leurs actes difficilement interprétables,

Les surdoués ont fréquemment de grandes difficultés à supporter hiérarchie, autorité, consignes illégitimes, et éprouveront des difficultés à « garder leur langue dans leur poche « ,

Ils ont souvent de grandes difficultés à organiser leur vie, à se « ranger » : cadre professionnel, familial, affectif…

Le « surdoué » dispose d’une condition neurophysiologique particulière, qui le rendrait, à l’aune de la société actuelle, plus « inadapté » que « surdoué », malgré ses performances supérieures dans certains domaines. Sauf s’il a la chance d’avoir conscience jeune de cette différence, si il est bien entouré et évolue dans un cadre qui perçoit son potentiel et les bénéfices que l’on peut en tirer. Sa façon de raisonner, d’intégrer le savoir, sa sensibilité en font un être souvent (certes, pas toujours) incompris et marginalisé, sans compter qu’il a bien souvent lui-même du mal à se comprendre. Les surdoués seront surdoués dans le monde de demain. Le monde qui s’adaptera à la neurodiversité humaine et qui permettra à chaque individu d’exprimer pleinement son potentiel dès le plus jeune âge. En attendant, il faut interroger les termes de « surdoué» ou « haut potentiel », qui portent préjudice aux personnes concernées qui, bien souvent,  ne se sentent ni supérieures, ni des « Einstein » mais tout simplement des intelligences qualitativement différentes. Ce terme rend, de surcroît, le « coming-out » plus difficile. Avouer à ses proches, à ses collègues, à ses camarades de classes, que l’on a un TDAH ou un trouble dyslexique par exemple, pourquoi pas. Mais « je suis surdoué » rimera souvent avec mépris, prétention ou narcissisme dans l’oreille de nos interlocuteurs.  Aussi est-il urgent de remplacer cette terminologie désuète et clivante de « surdoué » pour lui préférer, par exemple, l’appellation « zèbre » (terme inventé par la psychologue Jeanne Siaud-Facchin), et de considérer ce drôle d’animal comme un représentant à part entière de la Neurodiversité humaine.

Juliette SPERANZA