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La neuroéducation, un concept à prendre avec prudence

 

artificial-intelligence-3382507__340Notre site portant le nom  «  L’école de la Neurodiversité» , nous avons plusieurs fois été assimilés à des fanatiques de la neuroéducation. Or la neuroéducation est pour nous totalement différente du mouvement de la « Neurodiversité », et nous nous en méfions à certains égards. Un rappel sur ces deux notions et sur la prudence à adopter vis à vis de la « neuro-éducation » nous a semblé indispensable.

Qu’appelle-t-on  neurodiversité ?

L’origine du terme de neurodiversité   a été attribuée  au journaliste Harvey Blune et à la militante de la défense de l’autisme Judy Singer dans les années 90. Il désigne la diversité des intelligences et aussi le militantisme en faveur de la reconnaissance de cette diversité.

Qu’appelle-t-on la neuroéducation ?

La neuroéducation est une approche de l’éducation basée sur les découvertes de neuroscientifiques concernant les mécanismes cérébraux humains. Ceux-ci analysent, notamment par imageries cérébrales, le fonctionnement du cerveau lors de la réalisation de tâches cognitives, et la neuroéducation consiste à utiliser ces découvertes pour concevoir des méthodes pédagogiques plus élaborées.

Phénomène surmédiatisé, la neuroéducation semble proposer des pistes de travail intéressantes. Cependant, peu d’entre elles ont prouvé leur efficacité, et elle semble laisser peu de place à la diversité des profils cognitifs.

Aussi, peut-on lire dans les articles traitants de neuroéducation, que devant deux rangées de jetons de même nombre mais plus ou moins écartés dans chaque rangée, l’enfant considère, avant 7 ans qu’il y a « plus de jetons là où c’est plus long ». Puisque l’IRM l’a démontré, l’enfant considère que la longueur est égale au nombre. Nous nous sommes autorisés à expérimenter sur quelques enfants cette vérité. Le résultat est édifiant: avant 7 ans, les quelques enfants « testés » faisaient bien la distinction entre nombre et longueur.

Que sont alors ces enfants? Sont-ils humains? Ont-ils droit à une éducation?

Les neurosciences nous apportent aussi des « vérités » concernant la mémoire à court terme : Il suffirait de répéter les informations plusieurs fois pour qu’elles s’impriment. C’est vrai que personne n’a jamais essayé.

Réactiver la mémoire, rappeler une information au bout de 24 heures permettrait de s’en souvenir  dans sa globalité (75%) pendant une semaine. La réactiver au bout d’une semaine permettra de s’en souvenir pendant un mois, la réactiver au bout d’un mois permet de s’en souvenir dans sa globalité (75%) pendant 6 mois. Quelle précision! Comment expliquer alors qu’Ilan mémorise de nombreuses répliques d’Harry Potter après 2 vues, et que Margaut ne mémorise pas cette règle de grammaire qu’elle a entendue tant de fois à plusieurs semaines d’intervalle?

Appuyée sur les neurosciences, la Neuroéducation se positionne comme une science exacte, qui attribuerait à des aires cérébrales des fonctions en particulier, qu’il suffirait de stimuler pour obtenir des résultats. Or, des récents travaux de Neuroscientifiques (on peut citer notamment Hugues Duffau, neurochirurgien qui opère le cerveau de ses patients éveillés) ont mis à jour un modèle connexionniste du cerveau, mettant fin aux illusions « localisationniste » et à l’idée selon laquelle tous les cerveaux seraient conçus selon un modèle identique.

Les conclusions en « neuroéducation » proviennent d’IRM, qui permettent d’établir de nouvelles normes, sans doutes plus proche de la réalité et des compétences d’un certain nombre d’élèves. Mais, in fine, ils contribuent à créer de nouvelles exigences, une nouvelle normalité, en laissant toujours sur le bord de la route les « atypiques », ceux qui ont eu la mauvaise idée d’avoir un fonctionnement cognitif différent des « normes en vigueur ». L’étude des profils différents, les élèves dyslexiques par exemple, reste anecdotique et peu d’outils efficaces en la matière émanent des neurosciences.

Ainsi, si certaines découvertes s’avèrent passionnantes, elles ne pourront avoir une réelle efficacité sans les apports de la psychologie cognitive, de la sociologie, et bien entendu sans l’omniprésence du concept de neurodiversité. Les neurosciences devraient être utilisées en priorité afin d’oeuvrer en faveur de l’inclusion scolaire, et non de servir la vision neurocentrée de l’école « neurotypique ».

J.S.

 

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Le neuromythe cerveau gauche-droit, toujours présent à l’école?

Dénoncé par de nombreux neurologues, le mythe d’une tendance cérébrale (cerveau gauche ou cerveau droit) persiste comme croyance populaire, s’immisce dans les périodiques sous forme de révélation et résiste sur les bancs de l’Education Nationale. 

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L’échelle de couleur  montre  la latéralisation gauche (couleurs chaudes) ou la latéralisation droite (couleurs froides), Université d’Utah.

En 1861, Paul Broca, médecin et anthropologue, suivait un patient ayant perdu l’usage de la parole. L’examen de son cerveau après sa mort montrant que seul l’hémisphère gauche avait subi des lésions (en particulier une lésion de la troisième circonvolution frontale gauche), tandis que le cerveau droit demeurait intact, il en conclut que les fonctions langagières étaient situées dans cette partie du cerveau. Depuis, la théorie de l’asymétrie et de la latéralisation du cerveau a perduré.

 

Interdépendance des hémisphères

En 2013, l’université d’Utah met fin au mythe cerveau gauche-cerveau droit dans son étude « An Evaluation of the Left-Brain vs. Right-Brain Hypothesis with Resting State Functional Connectivity Magnetic Resonance Imaging ». Cette étude, qui a duré deux ans, a consisté en l’analyse des scanners des cerveaux de 1011 individus âgés de 7 à 29 ans, et observé l’activation de 7266 régions de la matière grise  afin de mettre en évidence une éventuelle latéralisation du cerveau. La conclusion est sans appel: lors d’une action, les deux hémisphères sont autant activés l’un que l’autre.  Ainsi, selon le compte rendu de cette étude, si il existe bien une asymétrie cérébrale, les individus ne privilégient pas de manière manifeste leur réseau cérébral gauche à leur réseau cérébral droit, il n’y a pas d’ « artistes-cerveau-droit » ou de « pragmatique-cerveau-gauche ». En outre, si  certaines fonctions sont latéralisées dans un seul hémisphère (par exemple, la musique et les processus spatio-visuels sont localisés dans l’hémisphère droit, tandis qu’on situe le langage et les maths dans l’hémisphère gauche), il subsiste une interdépendance et une activité simultanée des deux hémisphères. On ne peut donc pas parler de « latéralisation du cerveau ».

Des recherches récentes vont encore plus loin, jusqu’à remettre en cause la localisation cérébrale.

          En 2016, Hugues Duffau, brillant neurochirurgien au CHU de Montpellier, publie «L’erreur de Broca». Dans cet ouvrage, il décrit l’incroyable plasticité du cerveau, sa capacité à se «remodeler» en permanence, mais aussi le fonctionnement du cerveau, qui ne s’organise pas en deux zones indépendantes. Il a en effet pu observer également que pour commander une action, un ensemble de régions réparties sur les deux hémisphères était sollicité. Le professeur Duffau ne croit pas à « l’aire de Broca » : lors de ses opérations (connues pour être pratiquées à cerveau ouvert avec une phase de conscience des patients), il aurait supprimé des centaines d’aires de Broca sans que cela n’impacte le langage.

Qu’en est il alors de la théorie des localisations cérébrales? « Nous avons tous un cerveau organisé différemment. La théorie du localisationnisme, à savoir qu’une région correspond à une fonction, est un concept totalement faux. On sait maintenant qu’un cerveau est organisé en réseaux complexes et lorsque vous opérez un patient sous anesthésie générale en rentrant dans son cerveau vous ne savez pas où se trouve, dans ces réseaux complexes, les zones cruciales par rapport aux zones compensables. Vous devez attendre qu’il soit réveillé après l’intervention chirurgicale pour vérifier s’il bouge toujours bien, s’il parle toujours bien, s’il est capable de comprendre… Si le patient est endormi on ne peut pas vérifier ses fonctions en temps réel. » explique le docteur  Duffau dans une interview au site « vivre demain ». C’est pour cette raison que le neurochirurgien explique établir des cartes individuelles du cerveau de chaque individu.

Mais le neuromythe  « cerveau gauche cerveau droit » prospère, en particulier dans l’Education Nationale. Sophie, enseignante dans le premier degré, en témoigne « nombre de mes collègues parlent encore d’élèves plutôt « cerveau droit » ou plutôt « cerveau gauche », en ayant le sentiment d’apporter de la matière au débat pédagogique. En même temps, vu que nous ne sommes absolument pas formés, c’est logique ! ». Selon       S. Masson, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Quebec à Montréal, 80% des enseignants croient en la dominance d’une partie du cerveau. Aussi dans la bouche des enseignants, mais aussi dans bon nombre de documents rédigés par l’»élite » de l’Education Nationale, où l’on nous  parle  de « sur engagement » de l’hémisphère droit, par exemple, la rumeur subsiste. Un nouvel exemple de l’utilisation hasardeuse et très superficielle des neurosciences dans l’Education Nationale.

N.J.

Pour aller plus loin:

http://sciencebasedmedicine.org/left-brain-right-brain-myth/

https://vivredemain.fr/2016/01/28/hugues-duffau-cerveau/

http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0071275#s3