Timothé et Julie ou la difficulté pour un enseignant de suspecter une précocité intellectuelle en fonction du genre de l’élève

La question de girl-1906405_1920
la différence des signes de précocité selon le sexe fait l’unanimité. D’après les chiffres, les filles seraient moins nombreuses. On parle 1,93% des filles ayant un QI supérieur à 130 contre 2,65 % des garçons. D’autres études donnent 3 garçons diagnostiqués pour une fille. Les diagnostics s’accorderaient davantage au masculin qu’au féminin. Réalité ou camouflage? Les filles seraient plus discrètes, parviendraient davantage à se « fondre » dans le moule, à se « sur-adapter ». Mais cette meilleure adaptation « en surface » leur est-elle réellement bénéfique? Thomas, enseignant du primaire raconte son expérience avec un garçon et une fille EIP dans l’exercice de son travail.

En Septembre 2010, en qualité de remplaçant, je suis affecté dès la rentrée sur une classe de CP pour une période de 2 mois dans un petit bourg de la côte chalonnaise (71) . Dès le premier contact, je repère Timothé qui m’interpelle par son comportement. Discret, effacé, fuyant mon regard, il attise immédiatement ma curiosité.

Le deuxième jour de classe, un évènement va me permettre de trouver les réponses à mes interrogations. Timothé doit lire un texte à voix haute. Il lit aisément en comprenant parfaitement simultanément.  Ma curiosité me pousse à lui proposer des textes et questions plus ardus.

Stupéfaction.  Même aisance dans la lecture et la compréhension, mais il fait également preuve d’une grande maturité dans l’élaboration de ses réponses.

Je contacte alors immédiatement le RASED qui me confirme mes impressions. Le soir même à la sortie de l’école j’interpelle la mère, qui était en fait au courant du profil de son fils. Elle l’avait fait tester quelques temps auparavant, et Timothé est bien intellectuellement précoce. Avec beaucoup de retenue et de gêne, elle m’explique que ce qui l’inquiète le plus, c’est l’épanouissement de son fils à l’école. Elle a en effet conscience des particularités des EIP, notamment l’hypersensibilité. Nous en discutons sereinement pendant toute la durée de mon remplacement et après avoir informé les collègues et le titulaire de la classe, je vais poser mon cartable dans d’autres classes avec le sentiment d’avoir fait mon travail.

L’année qui suit, je suis confronté personnellement à la précocité intellectuelle de mon fils, validée par un test.

Tout s’explique. Les rentrées scolaires difficiles, les convocations régulières par les enseignants, les crises, les difficultés diverses à être élèves, les difficultés à la maison… Mais dans le même temps, tout s’apaise et la pression redescend d’un cran même si les difficultés restent vivaces.

Curieux,  je me renseigne beaucoup sur le haut potentiel ou sur les élèves intellectuellement précoces (jargon utilisé dans le monde enseignants) j’en parle énormément autour de moi.

Les langues se délient. Ce n’est pas un phénomène isolé ni une mode. Je découvre autour de moi plusieurs familles concernées. Je me sens mieux armé pour faire face à ces enfants différents et à les détecter, du moins, je le pensais.

Une métamorphose

Deux ans plus tard, fort de mes convictions, je poursuis ma route de remplaçant et je suis affecté de Décembre 2014 jusqu’à juin 2015 à mi-temps sur une classe de CM1/CM2 dans un petit village en périphérie de Chalon. L’année scolaire s’écoule paisiblement je prends beaucoup de plaisir dans cette classe avec des conditions d’enseignement idéales.

Mais à l’approche de la fin de l’année, Julie, élève de CM1 commence à m’inquiéter. Cette élève brillante, très scolaire et agréable, se métamorphose.

Elle devient pâle, angoissée, se renferme progressivement sur elle et refuse de quitter son gilet en laine malgré les fortes chaleurs.  Les parents, eux-mêmes enseignants, me font part de leur inquiétude légitime. Je leur conseille de s’adresser à un médecin ou à un psychologue.

Cependant, la situation en classe dégénère et rien n’enraye cette spirale qui plonge Julie dans une dépression.

Les conseils de classe quotidiens nous apportent à tous des débuts d’explication mais ne suffisent pas. En conflit avec 4 camarades de classe, Julie relate des problèmes relationnels qui remontent à la grande section maternelle avec une précision déconcertante. Impossible pour nous de trouver une solution aux problèmes de Julie, ni d’en comprendre l’origine. Mon année se termine avec un sentiment mitigé. Julie affiche une fois encore d’excellents résultats. Devrais-je m’en réjouir ? Non, car son mal-être est toujours présent et sa dépression ne laisse présager rien de bon pour son avenir personnel et scolaire. J’ai le sentiment d’avoir échoué, comme d’autres collègues avant moi et certainement d’autres après moi qui échoueront également.

Quelques mois plus tard je croise la maman et lui demande des nouvelles de sa fille. Elle va « légèrement mieux depuis que le diagnostic de haut potentiel a été posé ». Un sentiment de culpabilité m’envahit. Julie est surdouée. Elle était en sur-adaptation et je n’ai rien remarqué. Ce constat me désole.

Dans le cas de Timothé, j’ai réagi au bout de 2 jours et dans le second cas je suis passé à côté.

Combien d’élèves comme Julie laissons-nous en chemin ? La question m’effraie. Sans tirer de conclusion hâtive, il semblerait que la vigilance soit davantage de rigueur concernant les filles. Dans l’article   « Qui sont les enfants à haut potentiel«  de Brigitte Vuille et Marc Sieber, paru dans la Revue Suisse de Pédagogie Spécialisée, il est rappelé en effet que les filles HPI ne présentent pas des caractéristiques incitant les parents à amorcer un processus de diagnostic. Elles paraissent soit « plus adaptées », soit plus « gérables ». Il est aussi fréquemment dénoncé une tendance au sein de la famille à valoriser l’intelligence et la force du garçon, et l’apparence physique de la fille. Ce qui n’aide pas, bien entendu, les filles à exprimer et à exploiter leur potentiel.

Bien entendu, la médiocrité des rapports entretenus par les élèves dans un petit bourg tranquille me laisse perplexe.  A quel point sommes nous devenus aveugles à la souffrance des autres ? Et jusqu’à quel point sommes nous capables d’alimenter la souffrance de ne pas appartenir à l’intelligence « conventionnelle »?

Thomas, enseignant